On commence le yoga pour une raison. On continue pour une autre. C'est l'histoire de ce basculement, de la consommation d'un cours au chemin d'une pratique.
La pratique est un outil pour exprimer notre authenticité, pour mieux nous observer, mieux nous connaître et nous libérer des conditionnements qui nous empêchent d'être pleinement nous-mêmes.
Mais, soyons honnêtes : on arrive rarement sur le tapis pour la première, la deuxième ou même la troisième fois avec cette idée en tête.
On vient pour se déstresser, pour bouger, pour faire une activité physique, pour s'amuser. On vient pour se sentir mieux.
On suit un format de consommation classique : j'achète, je paie et je m'attends à quelque chose en retour, le plus vite possible. Nous ne pensons pas à faire un travail.
Quand on entre dans une salle d'Ashtanga Mysore Style, c'est cela qui devient assez évident dès le début : il y a un travail à faire. Ce n'est pas une pilule de bonheur.
Et là, un peu de friction et de doute peuvent apparaître.
Pourquoi investir autant de temps dans une méthode que l'on ne comprend pas encore complètement ? Pourquoi apprendre par cœur une série de postures, avec toutes ses transitions ? Pourquoi cette structure, cette exigence, cette répétition ?
Et puis, si l'on poursuit, il y a les jours où l'on trouve cela ennuyeux, fatigant, frustrant. Les jours où l'on a l'impression de ne pas avancer, où l'on se demande si l'on sera un jour capable de faire ce que les autres semblent réussir si facilement.
Je n'y arriverai jamais. C'est trop difficile. C'est réservé aux personnes douées, souples, sportives, à celles et ceux qui sont vraiment à fond.
Se laisser convaincre par ces réactions, c'est parfois passer à côté d'une occasion de découvrir quelque chose de profondément intéressant.
L'Ashtanga Yoga nous invite à la constance et à la régularité, à intégrer une pratique régulière dans nos vies, avec tout ce qu'elles comportent. Ce n'est pas un travail facile. Il défie nos habitudes et nos constructions mentales. Et c'est justement cette friction — le tapas, la discipline ardente — qui est une partie fondamentale du travail proposé par le yoga.
C'est ce travail mental aussi qui nous donne accès aux postures plus avancées. Et c'est là où nous sommes défiés sur le plan physique que les limites mentales se manifestent le plus fortement. Là où l'effort est très relatif : pour certaines personnes, il suffit de faire les salutations au soleil avec l'appui d'une chaise pour créer le tapas nécessaire à une transformation significative.
Les postures ne sont qu'une porte d'entrée
Les Yoga Sūtra de Patañjali proposent une définition du yoga qui déplace radicalement notre regard.
Au premier chapitre, dans le deuxième aphorisme, on lit :
yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ
Le yoga est l'apaisement des fluctuations du mental.
Autrement dit, le yoga ne vise pas simplement à rendre notre corps plus souple ou plus fort. Il nous invite à observer le fonctionnement de notre mental, à reconnaître les mouvements qui nous emportent et à découvrir la possibilité de ne pas être constamment gouvernés par eux.
À mesure que cette agitation s'apaise, une autre qualité de présence peut émerger. Nous apprenons à mieux habiter notre expérience, à prendre du recul sur ce qui nous arrive, à reconnaître les conditionnements qui influencent notre manière de voir, de penser et d'agir.
Les postures ne sont alors qu'une porte d'entrée dans ce parcours.
Sentir le corps, se familiariser avec sa respiration, apprendre à reconnaître son énergie : voilà un premier terrain d'exploration.
Le corps n'est pas un obstacle à notre vie intérieure. Il en est l'un des lieux d'expérience. Lorsque nous nous en coupons, lorsque nous cessons de l'écouter, nous risquons aussi de perdre le contact avec une part essentielle de nous-mêmes.
Pendant la pratique, le corps, la respiration, l'énergie, le mental et notre vie intérieure sont invités à collaborer. Nous apprenons à les écouter, à les relier, à observer ce qui se passe lorsque nous les mettons au travail ensemble.
Et peu à peu, ce que nous découvrons sur le tapis peut commencer à transformer notre manière d'être en dehors du tapis.
Quatre étapes, et encore des étapes
Voici une manière de comprendre ce cheminement.
Premier pas : observer nos tendances et nos automatismes.
Reconnaître ce qui revient sans cesse : notre impatience, notre besoin de contrôle, notre peur de l'échec, notre tendance à nous comparer, notre difficulté à accepter les choses telles qu'elles sont.
La pratique devient un miroir. Et ce miroir n'est pas toujours agréable à regarder !
Deuxième pas : faire de petits efforts pour contrer ces tendances.
Pas pour devenir quelqu'un d'autre, ni pour nous imposer une nouvelle image idéale de nous-mêmes, mais pour expérimenter d'autres possibilités.
Si nous avons tendance à abandonner dès que les choses deviennent difficiles, nous pouvons apprendre à rester un peu plus longtemps. Si nous cherchons constamment à réussir, nous pouvons apprendre à écouter. Si nous nous jugeons sans cesse, nous pouvons essayer de pratiquer sans transformer chaque difficulté en verdict sur notre valeur.
De petits efforts, répétés suffisamment longtemps, peuvent ouvrir de nouveaux espaces de liberté.
Troisième pas : lâcher prise sur l'emprise de ces tendances.
À force de les observer et de travailler avec elles, nous pouvons progressivement cesser de les confondre avec ce que nous sommes.
Nous ne sommes pas obligés de suivre chacune de nos réactions. Nous ne sommes pas condamnés à reproduire indéfiniment les mêmes schémas.
Nous pouvons apprendre à faire de la place entre ce qui se produit en nous et la manière dont nous choisissons d'y répondre.
C'est là que se dessine l'idée de la libération proposée par le yoga : se défaire, peu à peu, de ce qui conditionne notre expérience et nous empêche de vivre avec davantage de liberté.
Pour nous-mêmes, d'abord, pour exprimer plus pleinement notre authenticité. Et, par conséquent, pour les autres : car notre manière d'être au monde ne nous concerne jamais uniquement nous-mêmes.
Quatrième pas : recommencer.
Ne jamais cesser d'observer nos tendances, nos automatismes, nos névroses. Elles reviendront, certainement. Certaines de celles que nous pensions avoir dépassées réapparaîtront au moment où nous nous y attendrons le moins.
Mais peut-être nous trouverons-nous alors un peu mieux préparés à les accueillir, à les reconnaître et à choisir comment agir.
Le chemin n'est pas une ligne droite qui nous conduirait une fois pour toutes vers une version parfaite de nous-mêmes.
C'est un voyage circulaire.
Nous revenons parfois au même endroit, mais avec davantage de maturité, un peu plus d'ancrage, un peu moins de réactions automatiques. Et nous recommençons.
Ce qui nous donne envie de continuer
C'est cette vision du yoga qui nous donne envie de revenir, jour après jour.
Un parcours infini, nourri par la fascination pour le mystère de la vie, par le désir de nous retrouver, de nous transformer et de contribuer, à notre échelle, à un monde meilleur.
Au fil du temps, cette pratique peut nous aider à mieux nous connaître, à mieux nous respecter, à mieux nous exprimer, à mieux choisir, à être davantage présents.
Avec plus d'acceptation. Plus de compassion. Plus de conscience.
Et oui, nous pouvons aussi nous sentir mieux. Nous pouvons devenir plus forts, plus mobiles, plus calmes. Nous pouvons éprouver du plaisir, de la joie, de la satisfaction. Nous pouvons trouver dans la pratique un soulagement, un espace de respiration, un moment qui nous appartient.
Toutes ces raisons sont bonnes. Aucune n'a besoin d'être rejetée ou dévalorisée.
Simplement, quelque chose d'autre peut apparaître au fil du chemin : l'envie de continuer même lorsque nous ne nous sentons pas particulièrement bien, lorsque nous ne progressons pas comme nous le voudrions.
L'envie de pratiquer parce que le chemin lui-même a pris de la valeur.
Nous ne faisons pas de l'Ashtanga Yoga uniquement pour être plus en forme.
Ni uniquement pour notre apparence physique, pour nous amuser, nous distraire ou nous relaxer.
Ni pour nous dorloter, nous récompenser du travail accompli, suivre une mode ou satisfaire le regard des autres.
Nous ne pratiquons pas pour gagner, pour paraître meilleurs que les autres, pour nous sentir plus cool ou pour publier nos postures sur les réseaux sociaux.
Et certainement pas parce que quelqu'un nous l'impose.
Nous pratiquons parce que nous sommes à la recherche de quelque chose qui n'a pas de nom.
Parce que nous sommes fascinés par le mystère de la vie.
Parce que nous voulons explorer plus intimement ce qui se cache derrière les apparences, reconnaître la dimension mystérieuse de notre existence et nous ouvrir à ce qui dépasse notre compréhension immédiate.
Parce que nous pressentons la force des vibrations subtiles, même lorsque nous ne savons pas exactement comment les nommer.
Parce que nous reconnaissons, par l'expérience, le pouvoir de la répétition comme chemin de transformation.
Parce que nous découvrons, parfois avec humilité, parfois avec émerveillement, que notre petite existence s'inscrit dans quelque chose de beaucoup plus vaste que nous.
Et nous retrouvons ainsi une capacité de nous émerveiller qui est précieuse.
Goutte après goutte
Pas après pas. Lettre après lettre. Instant après instant. Seconde après seconde, minute après minute, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année, décennie après décennie, génération après génération, de vie en vie.
Le chemin nous confronte à des vérités que nous n'aurions peut-être pas choisies de rencontrer. Certaines nous attristent. D'autres nous dérangent. D'autres encore nous obligent à regarder autrement ce que nous pensions savoir de nous-mêmes, des autres et du monde.
Il faut du courage pour les accueillir.
Du courage pour les accepter sans détourner le regard.
Du courage pour en parler avec nos partenaires, nos enfants, nos frères et sœurs, nos amis, nos proches.
Et il faut aussi de la patience. Du calme. De la douceur.
La sagesse d'attendre le bon moment pour faire un nouveau pas. Le premier, le deuxième, le troisième, parmi des centaines et des centaines de petits pas.
Sans prétendre tout comprendre. Sans attendre d'être prêts à cent pour cent. Sans exiger de nous-mêmes une transformation immédiate.
Simplement, continuer à regarder, à apprendre, à expérimenter, à recommencer.
Et peut-être découvrir, avec le temps, que ce que nous cherchions depuis le début n'était ni une posture parfaite, ni une version idéale de nous-mêmes, ni même une réponse définitive à nos questions.
Mais une manière plus libre, plus consciente et plus authentique d'habiter notre vie, de nous accepter tels que nous sommes et de trouver notre juste place dans le monde. Une manière d'être qui nous transforme et qui, à travers nous, peut aussi transformer quelque chose autour de nous.

